Hypnose conversationnelle

Dr I. Nègre
DAR Bicêtre. Paris
Communication au 2° congrès Hypnose et Anesthésie
Mars 2001, Saint Malo - France

"Celui qui aborde l'hypnotisme à moitié incrédule, qui se faisant, se trouve peut-être lui-même tout drôle, qui révèle par sa mimique, sa voix et ses gestes qu'il n'attend rien de la tentative, n'aura aucune raison de s'étonner de son insuccès et devrait plutôt laisser cette méthode de traitement à d'autres médecins qui sont en mesure de la pratiquer sans se sentir atteints dans leur dignité médicale, parce qu'ils se sont, par l'expérience et la lecture, persuadés de la réalité et de l'importance de l'influence hypnotique. S.FREUD (1891)


Introduction
L'hypnose, en particulier éricksonnienne, s'est largement inspirée des nouvelles théories de communication et peut être considérée comme un de leurs aboutissements. L'hypnose est une relation particulière qui permet de mettre en oeuvre des processus psychologiques fréquemment utilisés par le sujet dans sa vie quotidienne. Le médecin utilise la faculté physiologique spontanée du patient à entrer en hypnose la cultive et l'entretient dans un but thérapeutique. Il s'agit, sans suggestion intrusive, et en respectant intégralement son intégrité psychique, d'aider un sujet à trouver des solutions à un niveau inconscient. .A côté de l'hypnose classique, se développe une hypnose dite "informelle," ou "conversationnelle" ou l'induction hypnotique peut être très courte et très rapide. Les phénomènes décrits classiquement ne sont plus systématiquement recherchés et la séance se contente de provoquer, par l'intermédiaire de la relaxation, l'apparition d'un certain état d'esprit accompagné d'un détachement relatif vis-à-vis de l'environnement dans lequel le sujet "fonctionne" différemment, plus spontanément, et s'abandonne à son imagination et à sa fantaisie.


Tout ce que vous avez voulu savoir sur l'hypnose sans jamais ...
L'hypnose est-elle un sommeil ?
L'hypnose n'est pas une sorte de sommeil. Les tracés EEG réalisés chez des sujets hypnotisés peuvent montrer de légères modifications liées aux suggestions (augmentation du rythme alpha si un sommeil profond est suggéré) mais aucun des signes électriques de sommeil paradoxal ou de sommeil profond n'est retrouvé dans l'état hypnotique.
L amnésie est-elle systématique ?
L' amnésie post-hypnotique n'est pas obligatoire, elle doit être suggérée, directement ou indirectement, pour se produire plus facilement.
Peut-on mesurer ou évaluer l'hypnose ?
Aucun signe physiologique mesurable ne permet de différencier les états hypnotiques et non hypnotiques. Les modifications observées, comme la fréquence cardiaque, la fréquence respiratoire, les tracés électro-encéphalographiques, ne sont ni constantes ni spécifiques de l'hypnose.
Qui peut pratiquer l'hypnose conversationnelle (HC)?
On pourrait retourner la question et demander : qui n'a jamais pratiqué l'hypnose ? Tout le monde l'a pratiqué ou la pratique : raconter une histoire aux enfants le soir, parler de Léonardo di Caprio à une adolescente qu'on doit endormir. Tous ces exemples sont des exemples d'HC.

Nous laisserons aux théoriciens les réponses (s'il y en a) aux questions suivantes
L'hypnose est-il un état de conscience altéré , le comportement hypnotique est-il involontaire , quel degré l'hypnotisabilité est-il stable, spécifique et modifiable ?
L'HC est avant tout pratique, aisée et deviendra rapidement routinière, pour peu qu'on prenne conscience des attitudes spontanées que l'on utilisait auparavant.


Modalités pratiques
Soigner par l'hypnose. G. Salem. Masson Ed.

Le thérapeute converse tranquillement avec le patient, tout en favorisant la dissociation. Pour cela, le thérapeute en utilise sa spontanéité, son imagination et l'improvisation ce qui rend la technique difficile à théoriser. Le thérapeute s'efforce de focaliser l'attention du patient et l'amplifie en relevant et en soulignant les premières réactions hypnotiques du patient (respiration ralentie, relachement musculaire), tout en suggérant que ces réactions peuvent aller en s'intensifiant (ratification et attitude permissive). La transition entre conversation banale et hypnose est progressive et subtile, mais nous la pratiquons tous les jours au bloc. Le comportement du thérapeute est important (langage verbal et non verbal) et utilisé pour intensifier les résultats.

Quelques "clés" sont importantes à connaître
- suggestions simples, faciles à suivre, ouvertes, qui concernent le sujet, spécifiquement, et qui peuvent provoquer le changement vers des expériences agréables
- s'adapter au langage du patient
- le patient définit son monde : utiliser les valeurs du patient:.
- temps présent et tournures affirmatives
- tournures encourageantes et valorisantes (renforcement positif : "c'est bien")
- raconter plutôt qu'expliquer
- dissocier: "vous pouvez entendre les bruits de l'extérieur et vous concentrer sur ce qui se passe à l'intérieur de vous
- s'ajuster au rythme du patient : adapter la parole à son rythme respiratoire, parler sur l'expiration du patient accentue son attention.
- signaler les intentions du thérapeute
- centrer sur les sensations corporelles : Ajuster par rapport à la problématique : prendre le temps de faire un travail plus axé sur les sensations corporelles (contacts, espace pièce, prendre des repères) puis travail sur les sensations extérieures (notion de contenu et insister sur les limites, espace de sécurité qui peut être métaphorique)
- adapter sa voix : l'intensité baisse, la voix devient monocorde, insérer des pauses
- utiliser des formules ouvertes, permissives ("peut-être", "vous pouvez", "il est possible que")
- truisme : dire quelque chose d'absolument vrai "vous êtes allongé là"
Négation à objectif de compliance "vous n'êtes pas obligé de vous détendre"
- proposer un cadre : des "comme si vous dormiez", "comme si vous étiez à l'intérieur de vous même", "comme si vous étiez au cinéma, totalement absorbé par le spectacle", "comme si vous ne sentiez plus votre corps", etc. Tous ces "comme si" permettent au sujet de construire un cadre hypnotique.
- la surprise" Plus les techniques utilisées par le thérapeute confusionnent et surprennent le sujet, plus rapidement ce dernier perdra ses repères immédiats. Lorsque ces repères sont perdus, le sujet a tendance à accepter plus facilement ceux que le thérapeute propose."
- le contrôle : Penser à parler du contrôle (reprendre ce terme), dire que le patient peut contrôler ce qui se passe, il est rassurant de savoir que l'on peut mettre en échec ce que demande l'autre. Donner des permissions: au lieu de dire "détendez-vous, respirez tranquillement " on dira : "lorsque vous serez prêt, vous pourrez vous détendre, à votre rythme ".

Indications
En 1829, Jules Cloquet utilise le premier l'hypnose pour opérer un cancer du sein, seule méthode permettant d'éviter la douleur. Depuis cette date, de nombreuses interventions chirurgicales ont été réalisées sous hypnose. L'accouchement et sa préparation avec suggestion post-hypnotique d'analgésie sont des indications fréquentes ainsi que l'art dentaire et la petite chirurgie.
En toute rigueur, il est erroné de parler d'indication de l'hypnose en suivant un modèle médical classique comme pour les indications d'un antibiotique: l'hypnose n'est pas tant un contenu de soin qu'une modalité relationnelle.
En Anesthésie , il est possible de diminuer l'anxiété pré-opératoire, et même de pratiquer certaines interventions sans recourir à l'anesthésie générale.

Exemples
Ne réprimandez donc plus vos enfants quand ils regardent un feuilleton à la télévision, et que vous les appelez trois fois de suite pour dîner : ils sont tout à fait bien élevés, ils vous entendent parfaitement, mais ils sont "en transe hypnotique" spontanée. Leur temps de réaction dépend de leur état de concentration à ce moment-là.

Meares in Chertok l. - L'Hypnose. Théorie, Pratique et Technique .Payot, 2ème édition remaniée et augmentée, Paris,1989
"Je parle très peu. J'essaie, par mon attitude, de communiquer l'idée de détente et de calme. Je cherche à établir un sentiment de communauté avec le patient. L'idée de calme est communiquée en outre par des moyens phonétiques non verbaux, par d'occasionnels "hum" ou "ah". Si le patient manifeste le moindre signe d'angoisse, je me met à débiter, sur un ton tranquille, une foule de propos sans liens qui n'appellent pas de réponse.

Cadre et hypnose: JOUSSELIN C. - A Propos de Trois Types d'Hypnose. Phoenix, 1992, (16) : 37-55
" Vous vous installez confortablement... ça va vous êtes bien installé ? Nous allons faire un exercice qui va consister à rentrer à l'intérieur de vous même. Vous allez commencer par retrouver tous les points d'appui de votre corps contre le fauteuil."
L'hypnotiseur donne des indications pour la construction du cadre hypnotique: " à l'intérieur de vous même" associé à une idée de confort. Il focalise l'attention du sujet sur ses sensations corporelles et propose ainsi un abandon des stimuli associés au cadre primaire.
" Vous n'avez rien à faire, vous pouvez laisser les yeux ouverts ou fermés et vous pouvez laisser revenir une couleur agréable..."

La première suggestion ouvre un double-lien: "vous n'avez rien à faire" sous entend qu'il ne peut y avoir d'échec et paradoxalement, une fermeture des paupières est suggérée: " Il est plus aisé de visualiser une couleur les yeux fermés" (suggestion indirecte). Après quelques suggestions le sujet ferme les yeux. " C'est bien vous pouvez laisser les yeux se fermer." C'est une ratification. Formulée de cette manière, la fermeture des yeux devient un comportement hypnotique involontaire. Nous ne savons pas si le sujet ferme les yeux volontairement ou s'il obéit aux suggestions hypnotiques. Formulé par l'hypnotiseur, le phénomène d'occlusion des paupières est interprété dans un nouveau cadre: il indique un phénomène automatique. Alors qu'au début de l'induction, les sensations proposées, comme celle du fauteuil dans le dos, ne sont pas des phénomènes hypnotiques, elles prennent leur signification dans le cadre primaire. Progressivement, l'hypnotiseur interprète les comportements du sujet dans le cadre hypnotique au détriment du cadre primaire. Plus loin l'hypnotiseur continue la même technique de recadrage. " Très bien votre respiration est déjà plus calme, c'est bien... Les muscles du cou restent bien toniques gardant la tête bien droite etc". Le ralentissement respiratoire est un signe implicitement présenté comme hypnotique. L'hypnotiseur fait la même chose pour la position de la tête. Garder la tête bien droite n'a rien de particulier vis à vis du cadre primaire mais, décrit juste après le ralentissement de la respiration, ce phénomène prend une autre signification dans un nouveau cadre: il devient un signe d'hypnose. Contrairement aux modèles classiques plus directifs et plus autoritaires, Erickson réalise une induction par questionnement. Ce style évite de se heurter directement à la résistance du sujet, et il est tout à fait possible par une série de questions, de camoufler des suggestions, des double-liens, des implications, etc. Ainsi le " oui" suivi d'une pause suggère l'apparition d'une transe. Il y a deux significations pour ce " oui" : c'est bien la question posée, et " oui" : vous êtes en transe.

A titre d'exemple, voici une induction "moderne" proposée par Jean Godin
GODIN J. - La Nouvelle Hypnose; Vocabulaire, Principes et Méthodes. Albin Michel, 1992

"Maintenant je vais vous demander de vous installer CONFORTABLEMENT, car ce n'est que lorsqu'on est confortable que l'on peut entrer à l'intérieur de soi-même. Vous allez vous souvenir d'un moment AGREABLE où vous étiez bien... alors... vous avez fait un voyage où vous étiez BIEN... à ce moment là, alors... vous allez revivre une journée par exemple... Vous allez vous réveiller, voir ce que vous avez fait... moi, je n'ai pas besoin de savoir les détails... bien retrouver atmosphère, retrouver peut-être les odeurs de la campagne, bien retrouver les paysages, les bruits,.... etc.

Préparation aux interventions Dr Philippe Rault Anesthésiste Samu 35, hypnose et interventions SMUR
- éviter les expressions du type "la jambe est explosée" !!, "ça pisse la rage" !!, "le scope déconne encore" !! comme il est habituel d'entendre,
- expliquer au maximum les gestes pratiqués (pose de voie veineuse, mise en place du scope ...).
- tenter de concentrer le patient sur son monde intérieur en lui demandant de fermer les yeux, en se focalisant sur sa respiration.
On comprend dès lors que si ces messages sont perçus comme menaçants ou anxiogènes, l'angoisse se trouvera accrue. Dans le cas inverse, il est possible d'induire un état de confiance et de confort (relatif) favorable pour la victime et secondairement pour l'équipe soignante.

Conclusion
Il serait illusoire de vouloir maîtriser d'emblée toutes les techniques d'HC. Ceci ne doit pas décourager, au contraire : chaque découverte peut être mise à profit, et l'enrichissement est permanent. L'HC est un puissant outil thérapeutique, qui peut être utilisé par chacun d'entre nous dans de nombreuses indications.

© I. Nègre
© Ph Rault - adrenaline112.org/hypnose/